Interview avec Mme Touré Penda Diagola Est assistante sociale de formation et actuellement directrice du Centre Solidarité Action Sociale de Bouaké (Centre SAS).
Mes débuts dans la lutte contre le sida
Etant affectée au CHU de Bouaké en 1992 en tant qu’assistante sociale, nous avons constaté que les PVVIH étaient laissé pour compte par leur famille et même par le corps médical. J’ai été choquée et j’ai cherché à comprendre. Ma profession m’y a aidé puisqu’étant anciennement aux Grandes Endémies, j’ai été confrontée aux pires cas de lèpre pendant 6 ans. Arrivée au CHU, j’étais confrontée à des cas vraiment horribles de VIH/sida.
Il y a eu dans la même année au CHU, le projet pilote de prise en charge des PVVIH et des OEV avec les partenaires français. Quand le projet-pilote a pris fin, les neuf (09) personnes avec sept (07) permanents que nous étions, avons décidé de continuer. Ainsi est né le Centre SAS qui met l’accent sur les OEV. Nous travaillons en continuum avec Bouaké Eveil, Renaissance Santé Bouaké (RSB) et d’autres ONG. Et nous avons continué ainsi jusqu’à l’éclatement de la crise en 2002.
Pour exemple, lors d’une convention de SIDACTION à Paris à laquelle nous avons participé, nous avons vu des jeunes gens de 20 à 25 ans, et séropositifs de naissance qui ont exprimé leur ras-le-bol, c'est-à-dire, qu’ils voulaient vivre comme tout le monde et ne plus prendre de médicaments. Ce qui nous a le plus marqué est l’intervention d’une dame, médecin de profession, qui leur a démontré leur chance d’être nés dans un pays développé. J’ai pleuré parce que c’était la 1ère fois que je voyais des enfants nés séropositifs avoir cet âge là. Et c’est à mon retour que nous avons réfléchi au sort de nos enfants.
Notre cible
Nous prenons en charge les PVVIH et leurs familles, mais l’accent est mis sur les enfants car c’est une cible qui pendant longtemps était négligée et nombreux ceux qui décédaient. A l’époque, il fallait aller à Abidjan (au CHU de Yopougon) pour leur prise en charge médicale, avec tout ce que cela implique comme frais de transport et d’hébergement pour le parent accompagnateur, sans oublier les soins.
Nous nous sommes rendu compte qu’à leur guérison, les malades ne voulaient plus retourner dans leurs familles respectives. Et c’est fort de cela que nous nous sommes dit qu’il fallait responsabiliser les familles. Si nous commencions à créer un orphelinat, nous allions être débordés, surtout que le VIH était une maladie taboue.
La procédure pour qu’un enfant soit pris en charge par notre structure
Toute personne qui fait son test au Centre et déclarée séropositive est automatiquement prise en charge. On identifie ainsi les OEV, même si ce sont des neveux. Les enfants sont aussi dépistés et quelque soit leur statut, ils sont systématiquement pris en charge par les médecins, les assistants sociaux et les agents communautaires. Il y a également des structures comme le CHU qui nous réfère des enfants. A partir des ces enfants, nous remontons ainsi aux familles.
Nos financements
Avant la crise de 2002, nous avions une belle ferme avicole. Mais les poulets ont servis à nous nourrir pendant la guerre. Toutes les aides ont été transformées en nourriture parce qu’il fallait survivre. Pendant la crise, notre partenaire français SIDACTION a été formidable. Il a trouvé une transaction avec une société de distribution de produits pharmaceutique, qui venait livrer les médicaments et nous déposait des bons.
Nos difficultés
En 2002, nous étions un centre de prise en charge psycho social avec appui en médicaments. Quand la guerre a éclaté, beaucoup de structures ont fermé et les PVVIH ont convergé vers notre Centre. Avec la peur, plus de la moitié de l’équipe est partie.
Nous sommes restés à Bouaké parce qu’en ce temps là, nous avons perdu en deux semaines 28 personnes dont 19 femmes seules, avec leurs enfants ; nous avions 52 enfants. On demandait aux familles qui étaient restées sur place de nous aider à garder ces enfants. Ces personnes qui étaient malades n’avaient plus de médicaments. Nous sommes restés surtout pour attirer l’attention de la communauté nationale et internationale sur ce drame.
C’était très dur. Les jeunes qui sont restés avec nous ont été formidables. Ils ont parcouru toute la ville pendant des mois afin d’avoir de l’aide et chercher à manger. Nous avons interpelé la Croix Rouge qui a essayé à son niveau de nous aider. Ces réponses ne nous ont pas découragées. Nous avons quand même maintenu le Centre ouvert.
Notre chance est également le fait que la communication téléphonique n’était pas coupée. Nous avons ainsi sollicité de l’aide dans d’autres villes, à Abidjan et celle de nos amis de l’extérieur. Notre base était la Croix Rouge de Bouaké puisque tous les organismes y convergeaient.
Nous avons aussi pris le risque de solliciter les belligérants qui n’avaient pas encore le nom de « Forces Nouvelles ». A l’époque, on ne pouvait pas les regarder en face. Mais puisqu’ils permettaient aux organismes de travailler, nous nous sommes dit qu’ils pouvaient le faire aussi pour nous. C’était jusqu’en fin 2002. A partir de 2003, l’Unicef et le PAM nous ont apporté de l’aide en denrées alimentaires. Mais sur le plan des ARV, c’était très dur. A ce niveau, la Croix Rouge nous a appuyés pour la quarantaine de personnes que nous prenions en charge.
Notre expérience à partager avec d’autres structures
Pour mener à bien une activité, il faut un engagement personnel, sentir la chose et avoir une équipe qui partage la même vision. Actuellement, il y a beaucoup d’ONG qui se créées parce qu’il y a des fonds disponibles. Dans cette crise, ce qui nous a réconfortés a été les ressources humaines. Il faut aussi mériter la confiance des partenaires.
Je prends l’exemple de mes deux amies françaises qui sont aujourd’hui comme des sœurs : Sylvie Delcroix et Delphine Flori qui dirigeaient dans le temps le projet pilote de prise en charge des PVVIH. Ce sont des femmes qui ont la possibilité de faire autre chose que la lutte contre le VIH/sida. Notre acharnement au travail a fait qu’elles continuent de nous apporter une aide incommensurable, car après le projet pilote nous avons continué nos activités malgré le peu de ressources financières. C’est donc, l’engagement, le don de soi, l’envie d’aider l’autre qui nous guide dans notre mission.
Un appel
C’est vrai que nous avons un sentiment de satisfaction avec tout ce chemin parcouru. D’ailleurs, nous avons fêté nos 15 ans dans la semaine du 09 au 13 mai 2010. Mais au quotidien, les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont nombreux, surtout avec les enfants. Notre essence, c’est le psychosocial qui est un volet très important dans la prise en charge du VIH/sida. Ce n’est donc pas normal qu’il y ait encore des enfants qui naissent séropositifs de nos jours : la sensibilisation des populations doit continuer, surtout chez les femmes enceintes. Nous plaidons aussi pour qu’on nous aide à avoir des formes sirop d’ARV, car ne n’est pas facile pour un enfant d’avaler des comprimés tout le temps.
La situation du milieu rural nous écœure particulièrement parce que le VIH y fait des ravages. Il faut que les structures se déplacent et aillent vers ces populations et organisent des audiences foraines de dépistage.
Une autre préoccupation est le suivi des PVVIH sous traitement ARV car les perdus de vue sont nombreux. Dans nos campagnes, c’est encore plus grave.
Aussi, nos souhaitons que les ministères fassent confiance aux organisations à base communautaires qui font le prolongement de leurs activités. Que ce soit dans la santé, le développement, l’éducation, etc. Qu’ils mettent du personnel qualifié à la disposition de ces organisations pour une meilleure coordination et de meilleurs résultats de leurs activités.